1.9.05

Houellebecq à Vol de Nuit

Il est toujours intéressant d'avoir à la télévision des indices qu'il existe une réalité en dehors d'elle, des traces de vrai qui y sont étrangères. La télé-réalité semblait au moins promettre quelques instants de cette nature ; mais il est rapidement devenu extrêmement difficile de les repérer : le montage force l'interprétation de certains événements et supprime les autres ; les candidats, conscients et parfois avides de la présence des caméras, multiplient les poses et semblent vouloir prouver (à ceux qui regardent mais aussi à eux) qu'ils sont d'uniques eux-mêmes. De moins en moins depuis l'émission originelle n'apparaissent de moments imprévus, ni fabriqués ni exagérés.

De même dans les interviews de personnalités, ou même d'inconnus das la rue. L'habitude des premiers, la répétition des prises pour les seconds aboutissent à des successions de déclarations assénées en bloc, quel que soit le sujet. L'habitude d'exprimer ses idées à haute voix rend l'expression fluide et le texte élégant, le discours prend une apparence de construction à l'architecture préalablement réfléchie.

Paradoxalement, les exceptions se trouvent souvent chez les écrivains. Ecrire une oeuvre est un acte personnel, spécifique, qui demande une motivation et des compétences bien précises dont l'aisance oratoire ne fait évidemment pas partie. Et c'est le cas pour Houellebecq. Peu importent les causes - timidité, inconfort, nervosité peuvent l'expliquer, mais la connaissance d'une cause psychologique n'est d'aucune aide dans la compréhension des effets concrets.

Dans les paroles de Houellebecq, il y a des silences, des soupirs brefs mais répétés, les phrases n'avancent pas vite malgré l'articulation peu claire. Il regarde vers le bas, le haut ou le côté, cherche ailleurs les réponses, car le regard du journaliste n'est d'aucune aide, lui qui aiguille doucement vers les questions plus polémiques tout en tentant de garder un ton littéraire. IL ne faut rien chercher dans ce regard, c'est un miroir, et derrière ne flottent que des considérations pragmatiques liées au déroulement de l'entretien.

Mais Houellebecq répond, essaie de répondre vraiment, de coller au roman, et alors qu'une question le coupe pour le ramener vers l'aspect médiatique de sa vie, reprend ses considérations sur le point précédent après avoir concédé une brève digression. Tous les tics du discours télévisuel commun sont absent, mais il y a un contenu, un effort. Un être humain est en train de réfléchir, de tenter d'être accessible, clair, se concentrant sur le général et occultant le personnel autant que possible.

Oui, c'est bien de voir quelqu'un hésiter et de le suivre un peu dans son parcours intellectuel, qu'il est en train de révéler autant que possible. Cherchant ses mots, faisant sans cesse pause. On n'est pas dans le discours de l'universitaire, lent pour mieux appuyer sur chaque terme important, préalablement choisi avec soin, pédagogique. Et surtout, on n'est pas dans le discours lisse, qui se déroule sans accroc, tel celui de l'interviewé suivant, présentant son livre avec la science d'un commercial, distinguant au passage ce qu'il aime et n'aime pas en littérature, bref un phénomène de surface - indépendamment de la valeur de son livre. Ce soir-là, il faut reconnaître que Houellebecq, indépendamment de son livre également, et des opinions qu'on peut porter sur les siennes, nous invitait à la profondeur et semblait prouver qu'elle s'explore de préférence seul, dans le silence, le calme, l'écart.

C'était l'un des quelques appels à la lenteur et au recul qui nous viennent parfois des médias.